Les monades de l'Abbé

Histoires à facettes

dimanche 1 février 2009

Le conte de Douai

1516136027_26627de415Anya a 28 ans, elle est belle et intelligente.


Beaucoup de ceux qui la connaissent, pensent, à raison, que tout est fait pour lui réussir. Vous savez, ce genre de personnalité un peu écœurante qui a tout pour plaire, de celles qui nous font très lucidement douter de l’égalité des chances au départ. Le genre de princesse qui vous fait vous demander pourquoi elle, elle a eu les belles fées qui se sont penchées sur son berceau, alors que vous, vous avez au mieux réussi à choper Yvette Horner…

Bref, Anya est légèrement énervante.

Mais ce soir, Anya a un problème, elle est coincée à Douai. …Oui je sais, c’est dur…

En plus il pleut…

 Douai !

Douai et son petit centre historique, Douai et ses petites brasseries si pittoresques plein de belges en goguette, Douai et son salon de l’hydraulique ! Justement, Anya sortira très bientôt de ce fameux salon.

La journée a été bonne pour l’entreprise d’Anya, mais peut-être un peu moins bonne pour elle-même. Anya, comme toute princesse qui se respecte, a reçu une excellente éducation et sait se comporter de façon très digne même dans les situations les plus délicates. Vous verriez son sourire, il est quasiment indécent de pouvoir se comporter avec autant de maintien et de classe devant Guy Vandernoot, VRP de son état, chez Hydrobel SA, qui lui explique, avec un enthousiasme déjà bien alcoolisé, le succès fulgurant de son dernier modèle de Parker-Denison.

Sex !

Anya se dit, en son for intérieur, que 5mn de plus à déguster l’haleine avinée et l’enthousiasme tout en sueur de ce bon Guy, et il se pourrait qu’elle tourne de l’œil. Notez bien qu’il n’est pas méchant, et certes très respectueux, mais il fait partie de ce genre de personnes qui font que vous vous sentez plus seul dans la vie, bien plus seul qu’avant que vous ne les ayez rencontrées. Guy est malheureusement aussi hermétique au monde des autres que les valves de ses pompes anti-pulsatoires peuvent l’être. Alors Anya s’évade, pas physiquement, elle est encore coincée pour une bonne demi-heure avant la fermeture du salon, elle commence juste à rêver. La logorrhée de son interlocuteur, n’admettant que quelques réponses mono-syllabiques, lui permet de prendre la tangente en pensées. Elle n’a aucun mal à le faire, c’est l’apanage des belles femmes que de se faire draguer régulièrement à coup d’inepties. Les sourires absents suggérant que «oui-oui, ce que tu raconte est tout à fait fascinant», ça Anya elle maîtrise bien!

Alors Anya part petit à petit… Hydrobel SA… ça sonne un peu comme hydromel ça… c’est quoi au juste l’hydromel ? ok, c’est un alcool, la boisson des dieux ou un truc dans le genre, mais c’est fait comment ?... ça évoque des korrigans, des lutins et tout ça… ça fait un peu bruyère, vieux arbres, vieilles pierres, un peu comme la Bretagne… Enfin sans doute comme la Bretagne, elle n’y est jamais allée. Faudra qu’elle songe à y remédier… D’ailleurs sa copine Camille vient de s’y installer… et puis le petit breton de facebook, comment s’appelle-t-il déjà… ha oui ! Thomas… Il lui a promis une histoire sur Douai… faudrait le lui rappeler, pour voir si c’est que de la flambe…

La Bretagne, ça doit être bien différent de Marseille… Entre Marseille et elle, c’est pas le grand amour… Bon y a bien la fougace, les barbeucs en été, la mer, les soirées du port… Mais, c’est pas non plus que des bons souvenirs… des fois ça fait très mal… Mais c’est peut-être aussi là-bas qu’elle a trouvé la force de repartir…de devenir la jeune femme comme on en rencontre peu, ce que lui disent ses amis…

 

« Mademoiselle ? Puis-je me permettre de vous offrir cette coupe ? »

 

Le babillage de Vandernoot s’est arrêté brutalement, la sortant de sa rêverie. Un jeune homme dans les 25 ans se tient devant elle. Un grand sourire un peu timide, mais très engageant.

 

« Je suis désolé, je vous dérange peut-être ? Je vous voyais seule depuis que le gros monsieur s’est absenté, mais je ne voudrais pas vous déranger. »

 

Déranger ? Non, ce serait plutôt inespéré, tout vaudrait mieux que ce brave Guy.

 

« Je m’appelle Kevin »

 

Aïe ! Mauvais point ça…

 

« Et je suis sur le stand de l’école des mines, mais bon on peut estimer que ma journée est finie, j’ai laissé deux de mes étudiants prendre le relais.

- Vous ne me dérangez pas Kevin, vous êtes enseignant ? répond Anya en se saisissant de la coupe de Champagne.

- Oui. En fait pas exactement, je finis ma thèse en mécanique des fluides.

- Ah oui ? glisse Anya avec un début de sourire goguenard.

- Au ton de votre « ah oui », je confirme, c’est pas le truc le plus hype qu’on ait inventé. Mais bon c’est la réalité. Je fais de la physique à Douai.

- Et le Prozac, vous arrêtez quand ? »

 

Kevin part d’un grand éclat de rire, dévoilant une dentition ultra-bright du plus bel effet sur son col roulé noir. Un beau brun avec un rien de charme infantile.

 

« Et votre thèse porte sur quoi ?

- Vous voulez vraiment le savoir ?

- … en fait non vous avez raison.

- Je me disais bien aussi

- Parlez-moi plutôt de Douai. On peut faire quoi à Douai le soir ?

- A part glisser sur les crottes de petites vieilles ?

- Pardon ?

- Désolé, c’est de l’humour potache… A Douai ? Le soir ? il y a quelques brasseries sympas, où les étudiants sortent boire des pintes, à part ça, je vois pas trop.

- Dites toujours

- Ben y a un bar sympa près de chez moi sur les bords de la Scarpe. Ça s’appelle « À l’Espérance »

- Ça veut dire qu’il y en a un peu à Douai alors. Tout n’est pas perdu, non ? »

 

Encore un très bel éclat de rire

 

«  Je vous aurais bien aidé dans votre cauchemar, mais je suis malheureusement pris ce soir, s’excuse-t-il les yeux rieurs.

- en tout cas mon malheur vous fait bien rire on dirait ! répond Anya l’air faussement vexée.

- Non non désolé, mais je dois vraiment vous abandonnez, je suis déjà en retard. Au plaisir de vous revoir… ?

- Anya.

- Et bien je vous souhaite bon courage Anya ! Vous serez présente demain ?

- Non mon avion décolle tôt.

- Ah dommage… réplique Kevin, le sourire évanoui. J’ai été très heureux de faire votre connaissance

- De même. »

 

Bon c’est la poisse. Lost in Douai. Faudrait suggérer ça à Sofia Coppola, elle en ferait peut-être quelque chose…

 

Il est 19h30, il fait nuit et il pleut, tout pour déprimer, mais curieusement, Anya se sent légère. Même si c’est dur à reconnaître, l’architecture du centre ne manque pas d’un certain charme. Ça sent bon la Flandre, le charme un peu suranné des villes du nord. Les petites jardinières aux balcons des maisons baroques, le bruit des gouttes de pluie allant rejoindre leurs sœurs à la surface de la rivière. Le vent sur les toits d’ardoise sombre, on se croirait presque dans une chanson de Brel. D’ailleurs le vent, curieusement chaud pour la saison, semble chanter. C’est très différent du mistral ou de la tramontane, c’est un peu mélancolique, plus doux, comme s’il évoquait l’âme de ce peuple du nord, tranquille et fort. Il y a quelque chose d’intemporel dans la façon dont il caresse les pierres noires et les pavés délavés de cette ville. Qui peut savoir… il chante peut-être l’âme des flamands, prisonniers d’un autre temps, ou peut-être celles des tercios espagnols qui ont fait trembler le monde avant de venir s’éteindre dans les plaines de ce pays. Le champagne aidant, la pluie se fait moins sentir, et on dirait qu’Anya est en train de laisser sa chance à cette ville, mais c’est connu, l’alcool fait faire des trucs pas net…

Mais tant qu’à faire, elle se dit qu’elle pourrait peut-être aller chercher l’espérance dans le rade éponyme. Ça pourrait réserver des surprises, et au pire, des anecdotes à raconter en revenant.

 

Après quelques minutes de marche supplémentaires, Anya aperçoit l’enseigne du bar en question. Sous la pluie, là, tout de suite, elle hésite. Elle a envie de continuer à marcher dans la nuit, à écouter le chant du vent. Les fenêtres de la taverne sont embuées. On entend les sons un peu étouffés de rires, des éclats de voix, des débuts de chansons qui se finissent en clameurs joyeuses. Alors revient aux pensées d’Anya une phrase entendue quelque part : « le soleil qu’ont ne voit pas dans le ciel du Nord, on le trouve dans les yeux de ses gens. ». Et elle prend plaisir, en cet instant, à hésiter, à jouer avec l’idée de plonger dans ce petit monde chaleureux et agité, si attirant derrière les vitres. Dans le même temps, ça fait si longtemps qu’elle n’a pas retrouvé le temps… c’est comme si cette petite balade l’avait lavée. Lavée du bruit, de la futilité marseillaise, des pompes hydrauliques, des Vandernoot, de l’OM et des amitiés en demi-teinte. Tout ça, c’est si proche de son nord à elle, pas si loin de l’Allemagne non plus… Elle hésite… et finit par rentrer dans le bar…

 

 

La suite au prochain numéro, je vais dîner chez des amis,

Des bises

Rom

 

 

Posté par abberom à 23:49 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Et c'est quand la suite...??? ;o)

Posté par Tiz, mardi 3 février 2009 à 09:35

Super

encore...encore...

Posté par liliane, jeudi 5 février 2009 à 22:46

A la réflection

C'est dommage qu' Anya soit une utopie.
J'aurais aimé m 'en faire une copine!
Encore merçi pour le voyage

Posté par liliane, jeudi 5 février 2009 à 23:21

@Tiz : la suite ne saurait tarder ma belle, en attendant te fais des gros poutoux.

@liliane : qui te dit qu'Anya est une utopie? :) elle est peut-être plus réelle qu'on ne le pense...

Posté par rom, jeudi 12 février 2009 à 17:40

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